Dans « SOLIDAIRE »: Bruxelles multiculturelle (1) :: Les Italiens c-

Bruxelles multiculturelle (1) :: Les Italiens

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nombreux Italiens émigrent vers le nord, en Belgique, notamment. Avec eux sont venus la culture, la cuisine, mais aussi les

tensions politiques et idéologiques qui traversaient l’Italie. En un demi-siècle, ils ont contribué à enrichir le caractère multiculturel de Bruxelles, où, encore aujourd’hui, les Italiens sont parmi les nationalités étrangères les plus représentées.

Les émigrants étaient tout, sauf des mineurs. Ils étaient séduits par les affiches roses vantant en grandes lettres les salaires et avantages offerts par la Belgique. Sur la nature du travail, et bien sûr sur la silicose, pas un mot. (Photo hainauttourisme.be)

En 1945, l’Italie se réveille sur des décombres et une économie ruinée. Des dizaines de milliers d’hommes reviennent du front et des camps. Le chômage est colossal. L’agitation sociale gronde, et l’accord bilatéral signé en 1946 avec la Belgique offre une issue : l’émigration. Ce sont surtout les communistes que les autorités sont contentes de voir faire leurs valises. La gare de Milan devient le centre nerveux de l’émigration. De toute l’Italie affluent des masses de paysans, la plupart du temps peu ou pas scolarisés, qui sont rassemblés et entassés dans les trois espaces en sous-sol de la gare, dans l’attente du départ du prochain convoi. (…)

Même si elles n’en avaient formellement pas le droit, les autorités belges ont fait de leur mieux pour, dans ces salles en sous-sol, filtrer le plus possible de candidats semblant potentiellement subversifs. Les personnes non désirées étaient alors refusées. Les services de sécurité belges étaient également présents dans le train. À la moindre révolte ou affirmation politique jugée trop forte, l’expulsion menaçait. (…)

Si les Italiens savaient qu’ils signaient pour travailler dans les mines, ils n’avaient pour le reste pas la moindre idée de ce que cela signifiait concrètement. Exemple frappant : au début de son travail, un mineur s’étonnait qu’il n’y ait pas de fenêtres dans les puits ! Les arrivants étaient tout sauf des mineurs, mais des gens dont les esprits avaient été appâtés par des affiches roses vantant en grandes lettres les salaires et avantages offerts par la Belgique : primes de naissance, congés payés, sacs de charbon… Sur la nature du travail, pas un mot. Et, évidemment, pas de mention de la silicose. Celui qui refusait de descendre était un briseur de contrat, et il pouvait plier bagage. Pendant un temps, le Petit Château a rempli le même rôle que la gare de Milan : rassembler des gens qui refusaient le travail, jusqu’à ce que leur nombre soit assez grand pour être renvoyés en groupe en Italie.

La majorité des Italiens de Belgique étaient antifascistes.

Par ailleurs, l’installation était une fameuse gifle. Le logement consistait en des constructions étroites au sol de terre battue et au toit en tôle ondulée. Certaines avaient été construites pendant la guerre pour y entasser des prisonniers de guerre russes. Au début, on avait même oublié d’enlever le fil barbelé. (…)

Bars et « carrés »

Dans l’histoire de l’arrivée des Italiens en Belgique, le cas de Bruxelles diffère de celui des régions minières, tout en y étant lié. Dans les années 1950 à 1970, Bruxelles a connu un reflux des travailleurs italiens des mines vers la capitale. En effet, les mineurs étaient liés par un contrat de cinq ans, et ce n’est qu’après ce terme qu’ils avaient droit à un permis de travail A leur permettant de postuler librement dans d’autres secteurs d’emploi. Pour la plupart, c’était un fameux bond en avant. Entre travailler dans les puits ou à la chaîne de l’usine Michelin à Bruxelles, il y avait un monde de différence. (…) Le profil sociologique de la population bruxelloise d’origine italienne n’est pas tant le résultat de la migration originelle organisée par l’État, mais plutôt celui d’initiatives individuelles. La communauté italienne de Bruxelles est aussi moins statique en durée de séjour et plus hétérogène en caractéristiques socio-économiques. (…)

Les effets de la mobilité sociale conjugués à la tendance à l’expansion de la ville et de sa périphérie ont fait en sorte que les Italiens ont quitté leurs quartiers d’origine. Mais il y avait vraiment des quartiers italiens. Le plus ancien était à un jet de pierre de la gare du Nord, enserré entre la rue Royale, la rue de Brabant, le boulevard Saint-Lazare et la rue de la Prairie. Aujourd’hui, ce petit quartier de Saint-Josse est visuellement dominé par les rideaux et les néons rouges des « carrés » des prostituées. (…) Bruxelles connaît deux formes de prostitution de vitrine. La prostitution de bar, principalement dans la rue d’Aarschot à Schaerbeek, et la prostitution des « carrés » à Saint-Josse. La différence détermine l’atmosphère. Dans les bars, les vitrines sont louées par shift journalier et ce sont surtout des Bulgares qui se démènent pour rentabiliser leur investissement quotidien. Dans un carré, une prostituée loue un rez-de-chaussée au mois et a plus de temps pour rentabiliser le loyer — ces dernières années, on y assiste à un changement, les Belges plus âgées laissant la place aux Nigérianes. L’excitation d’un quartier contraste avec l’ambiance assoupie de l’autre.

Il est frappant de voir combien de cadres de la CSC et de la FGTB sont d’origine italienne.

Rue Linné, un de ces carrés jouxte un rez-de-chaussée aux rideaux très différents, en dentelle et qui ne baignent pas dans la lumière rouge. Ce lieu est un véritable patrimoine, presque l’unique vestige d’un quartier qui fut si densément italien : le restaurant Le Docteur, probablement le plus vieux restaurant italien de Bruxelles. Depuis 1948, l’intérieur en bois verni est resté tel quel. (…)

Ce quartier compact, longue bande étroite en pente, entrelacs de rues serrées — rue de la Poste, rue Verte, rue Saint-François, rue de la Rivière… ­— n’est constitué que d’une dizaine de pâtés de maisons. Mais quel village italien dans la ville ! Angelo me conduit comme un témoin privilégié. Il a habité la plus grande partie de sa vie dans le quartier. Son père, recruté pour la construction de l’Expo 58, est arrivé en 1957 sur les banquettes en bois du train de Milan. Après avoir trouvé un toit à la pension Chez Teresa, il a été rejoint par sa famille. Angelo avait alors 11 ans. Trois ans plus tard, il a reçu un permis de travail A et s’est spécialisé dans le coulage des chapes. Aujourd’hui, les demandeurs d’asile du building WTC IIfont la file sur le béton qu’il a coulé. Et les hauts messieurs du Berlaymont arpentent un sol qui renferme sa sueur. (…)

Eldorado

Au départ, la Sicile n’était pas une source de travailleurs immigrés. Ce n’est que dans le courant des années 1950 que le flux migratoire vers la Belgique s’est « sudifié », pour atteindre un point culminant entre 1961 et 1971. À la base, une crise profonde, entraînant l’émigration de 13 % de la population totale de l’île, dont la moitié en Europe, principalement vers la France, l’Allemagne de l’Ouest, la Suisse et la Belgique. Les émigrants du sud venaient aussi de Sardaigne, de Calabre, des Pouilles et de Campanie. Cette vague de migration a coïncidé avec le moment où les travailleurs immigrés étaient réorientés des bassins miniers vers les centres industriels comme Gand, Anvers et, bien sûr, Bruxelles. (…)

D’après une enquête de 1975, 80 % étaient des ouvriers travaillant principalement dans les secteurs bruxellois du métal, de la mécanique et de l’électricité. Suivaient ensuite les secteurs du nettoyage et de l’alimentation, les transports en commun et l’industrie du papier. Les Italiens travaillaient donc dans le secteur secondaire, mais ils gagnaient aussi moins que les Belges employés dans ce même secteur.

Teresa se rappelle encore sa déception initiale. « Il s’agissait pour une grande partie d’une émigration «de suite». Les pionniers convainquaient les autres Siciliens, affirmant qu’à Bruxelles, il n’y avait qu’à se baisser pour trouver un bon boulot, décrivant la ville comme un Eldorado. Lorsque je suis arrivée en 1976 à la gare du Midi, à la suite de mes oncles, mon rêve s’est écroulé. Je m’étais imaginé une sorte de New York ! Mais on a dû se contenter d’une seule toilette commune dans le couloir. » (…)

Fascistes, catholiques et communistes

Sur la façade d’un imposant hôtel de maître néoclassique de la rue de Livourne, à Ixelles, flotte le drapeau italien. L’Istituto Italiano di Cultura a la même ambition que le Goethe Institut allemand et l’Instituto Cervantès espagnol : promouvoir la culture de son pays à Bruxelles et en Belgique. Le prédécesseur de cette vitrine culturelle s’appelait Casa de Italia. Elle a été fondée en 1932, lorsque les magnats de Fiat, Olivetti et le fabriquant de pneus ont acheté l’immeuble sur ordre du ministère italien des Affaires étrangères. Dans les années 1930, cette fondation signifiait une enseigne de prestige pour Mussolini.

Les mineurs étaient liés par un contrat de 5 ans, et ce n’est qu’après ce terme qu’ils avaient droit à un permis de travail A et pouvaient postuler dans d’autres secteurs d’emploi.

Comme très souvent dans le contexte des migrations, les lignes de division du pays d’origine ont été clonées dans le pays d’accueil. Pour les Italiens, c’était l’opposition entre fascistes et antifascistes. La majorité des Italiens de Belgique étaient anti, en général des communistes et quelques anarchistes. Bruxelles était leur centre le plus important. En 1928, 2500 Italiens habitaient à Bruxelles, dont seulement 70 étaient inscrits sur la liste du parti fasciste. Ce chiffre a augmenté après 1930, suite à l’ouverture de la Casa de Italia qui offrait l’enseignement gratuit en italien. En 1935, l’immeuble s’est agrandi d’une salle de théâtre, que l’Istituto utilise aujourd’hui pour des spectacles et des conférences. Durant la seconde Guerre mondiale, rue de Livourne, les mussoliniens y fraternisaient avec les nazis. Pour attirer des membres, on offrait des tickets de rationnement supplémentaires. (…)

Immédiatement après la guerre, le Comitato di Coalizione Antifascista a repris le bâtiment. Les prisonniers italiens libérés y ont été accueillis dans des cris de joie. Un an plus tard, l’État italien en était propriétaire. Dans les années 1950, le blason a été lavé de son passé et la Casa de Italia rebaptisée du nom actuel. Les locaux de classe sont devenus un espace d’exposition. Dans la salle de théâtre, toutes les références décoratives et symboliques au fascisme ont disparu derrière des cloisons. (…)

Avec la fin de la guerre, une première ligne de division s’estompait. Une deuxième l’a remplacée : la pilarisation de la vie associative. Les catholiques d’un côté, les communistes de l’autre. L’Associazione Cristiana Lavoratori Italiani (ACLI, association chrétienne des travailleurs italiens) était désireuse de maintenir les travailleurs loin du groupement des communistes.

La majorité d’entre eux se sentent tant Belges qu’Italiens. La Belgique, pour des raisons réalistes, l’Italie, pour des raisons affectives.

Selon plusieurs témoins privilégiés, il semble que cette séparation ait eu peu d’impact sur la communauté bruxelloise. Dans le reste du pays, l’ACLI et son pendant communiste étaient expressément présents. À Bruxelles, c’était beaucoup moins le cas. L’ACLI essayait bien sûr de retenir ses membres, mais il n’y avait pas de réelles stratégies contre les communistes. Dans leurs cafés, on jouait principalement aux cartes. À l’approche des élections, on se réveillait en sursaut et on distribuait des brochures. Mais il n’y avait pas de réel engagement politique à Bruxelles. Peut-être tout au plus chez les Italiens de Bockstael, parce qu’ils avaient rapporté du Borinage une forme d’activisme politique. L’ACLI était entre autres présente dans le quartier des Marolles. Les communistes avaient des vitrines à la rue Marie-Christine, à Laeken, et à la place Rogier, au centre. Par la grande absorption des Italiens dans les mouvements syndicaux belges, ces structures se sont affaiblies. C’est d’ailleurs frappant de constater combien de cadres de la CSC et de la FGTB sont aujourd’hui d’origine italienne. (…)

Etre Italien et Belge

En 2001, les Italiens non naturalisés formaient le troisième plus grand groupe des nationalités étrangères à Bruxelles. Mais les Italiens bruxellois ne sont pas, comme dans d’autres régions du pays, un bloc monolithique de descendants d’anciens travailleurs immigrés. Ce groupe est même assez limité. Une majorité a migré hors du strict contexte de travailleur immigré. (…)

La première et même la deuxième génération ont trimballé les insultes de paresseux et de bouffeur de macaronis. En classe, il n’était pas rare que les enfants belges puissent s’asseoir plus près du tableau. Cette discrimination s’est également éteinte avec l’afflux d’Italiens diplômés et, surtout, avec l’arrivée des Turcs et des Marocains. (…)

« Beaucoup de Belges italiens se sentent tant italiens que belges, écrit le sociologue Andrea Rea. L’appartenance à la Belgique est basée sur le réalisme et les chances professionnelles. La référence à l’Italie repose plutôt sur une base affective. Le lien sentimental avec l’Italie ressort aussi de l’attachement à la langue. Une majorité veut parler, lire et perfectionner sa connaissance. Une très grande majorité est désireuse de mieux connaître l’Italie, mais pendant les vacances. Ce qui se passe en Belgique reste le plus important. Le mythe du retour n’existe plus, mais cela ne signifie pas que le pays d’origine est rejeté. Bien qu’on soit né en Belgique, on revendique expressément son italianité. » (…)

Hans Vandecandelaere, In Brussel. Een reis door de wereld, 2012, EPO, 29,5 €. En néerlandais, disponible sur www.pvdashop.be.

Série À Bruxelles

Bruxelles : pour beaucoup, un nom bien peu engageant. Pour ceux qui ne la connaissent pas, la capitale serait un lieu de non droit, de criminalité, d’émeutes, de chômage et de pauvreté. La preuve de l’échec de la société multiculturelle, ou l’éternel sujet de discorde entre politiciens flamands et francophones qui ne veulent y voir que deux communautés. Dans son livre In Brussel, l’historien Hans Vandecandelaere dépeint une tout autre image. Affirmant sans réserve son amour pour notre capitale multicolore, il nous emmène dans l’histoire des nombreuses nationalités qui la peuplent et dévoile l’âme d’une pétillante ville cosmopolite. Cette semaine, nous vous présentons des extraits du chapitre qu’il a consacré aux Italiens de Bruxelles.

Vous pouvez aussi me donner votre avis sur:

http://www.facebook.com/RomainRogerdeCourcelles.

http://www.facebook.com/pages/Roger-ROMAIN-de-Courcelles/174992279233464

Merci !

Publicités

A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
Cet article a été publié dans Actualités et politique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.