Dezitter, un Belge nazi pendant la guerre, « américain » après ell e

Oui, au lendemain d la guerre nombre d’ anciens nazis et de Kollabos ont été “retournés” au service de la Cia et des services secrets et de propagande occidentaux. Beaucoup ont pris le chemin de l‘ Amérique du Sud ou ont été couvés en Allemagne occidentale: ils pouvaient encore servir dans la lutte contre le Communisme, l’ Urss et les autres pays socialistes … C’est connu. Certains militaires nazis ont même repris du service au sein de la nouvelle Bundeswehr (exemple: le général Kielmansegg) tandis que d’ autres juges ont repris du service jusqu’à dans la “Justice” de Bonn. Par contre, le régime de Bonn a mis en pace les interdits professionnels contre les personnes soupçonnée de communistes, à l’ exemple du McCarthysme aux Usa…

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Dezitter, un Belge nazi pendant la guerre, « américain » après elle

CHRISTOPHE LAMFALUSSY Publié le samedi 19 octobre 2013 à 05h42 – Mis à jour le samedi 19 octobre 2013 à 09h49

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BELGIQUE Un témoin affirme que Prosper Dezitter l’un des pires collaborateurs belges de la Seconde Guerre mondiale a travaillé pour le contre-espionnage américain à Francfort. Notre enquête.

L’un des pires collaborateurs belges durant la Seconde Guerre mondiale, Prosper Dezitter, responsable de l’arrestation d’au moins 300 aviateurs anglais et de quelque 1200 patriotes belges, a travaillé après la guerre pour le contre-espionnage américain en Allemagne, au nez et à la barbe des alliés.

Cette révélation, c’est une Britannique d’origine belge qui l’a faite à « La Libre Belgique ». Claire Keen-Thiryn a été employée par le contre-espionnage militaire américain (G-2) au quartier général d’Eisenhower à Francfort en 1945-46 et se souvient très bien d’un incident qui se déroula en 1946.

« Je travaillais pour le G-2. Nous devions mettre à jour des fiches de collaborateurs du service. Et c’est comme cela que j’ai découvert qu’il y en avait une sur Dezitter et que les informations à son propos étaient fausses », nous a-t-elle dit.

Claire Keen connaissait personnellement Dezitter parce que sa famille avait caché pendant la guerre à Bruxelles trois pilotes anglais et américains.

L’homme était venu chez elle à Schaerbeek, faisant croire qu’il dirigeait une filière d’exfiltration de la résistance belge. En réalité, et elle le savait désormais, il était un redoutable agent de l’Abwehr, le service de renseignement des nazis.

« J’ai dit à l’officier du G-2 que les Belges le recherchaient« , continue Claire Keen, qui reste alerte malgré ses 89 ans. « L’officier m’a répondu : oui maintenant il travaille pour nous. He is working for us. L’officier m’a dit cela avec un tel sourire. Je n’oublierai jamais le choc que j’ai ressenti« .

Jusqu’à présent, plusieurs historiens qui se sont penchés sur l’histoire de Dezitter affirmaient que ce dernier avait « probablement » travaillé pour les Américains dans l’Allemagne occupée, comme mécanicien selon certains.

Le témoignage direct de la Britannique rend cette thèse encore plus plausible. La Libre a consulté ces derniers mois les dossiers déclassifiés de Dezitter aux archives nationales britanniques et américaines. Elle a eu accès exceptionnellement au dossier judiciaire belge de l’ancien collaborateur, surnommé « L’homme au doigt coupé » parce qu’il avait subi l’ablation de deux segments de l’auriculaire droit à la suite d’un accident de voiture.

Parmi les centaines de documents disponibles, aucun n’affirme avec certitude et officiellement que Dezitter a bien travaillé pour le G-2. Et les témoins de l’époque disparaissent, l’un après l’autre. L’un des chefs du G-2 à Francfort, Robert Rocheleau, est malheureusement décédé en 2001.

Mais il existe un faisceau de déclarations dans les dossiers qui indique que Dezitter a pu être utilisé par les Américains pour retrouver des agents de l’Abwehr. Dans l’immédiat après-guerre, c’était une pratique peu glorieuse, mais courante que de faire appel à ceux qui connaissaient le régime nazi de l’intérieur pour le démanteler.

Le cas le plus célèbre est celui de Klaus Barbie, engagé par le Counter Intelligence Corps (CIC) américain entre 1947 et 1951. Il y a eu aussi le collabo belge Robert Verbelen, qui a opéré pour le CIC en Autriche de 1947 à 1956. Une enquête de la justice américaine le confirma en 1988.

Prosper Dezitter parlait couramment le français, l’allemand, le néerlandais et l’anglais. Il était un maître de la dissimulation. « Il n’avait pas le sou en 1940. Il était multimillionnaire à la libération », résume en 1946 un colonel du G-2 dans un rapport confidentiel.

« Le gangster » de l’Abwehr

Voici son histoire. Dezitter était pendant la guerre « l’agent le plus capable, le plus cher et le plus gangster de nos services », dira après la guerre un agent de l’Abwehr en poste à Bruxelles, Georges Bödiker.

On sait peu de lui. Né le 19 septembre 1893 à Passendale, en Flandre occidentale, Dezitter a fui la Belgique en mai 1913 après avoir été condamné pour viols à Ypres. Il se réfugie à Winnipeg où il est enrôlé dans le corps expéditionnaire canadien en 1918. On retrouve sa trace dans les dossiers judiciaires belges à partir de 1929 car il est poursuivi pour escroqueries, chèques sans provision et excès de vitesse. Il est alors vendeur de voitures au garage Permeke à Anvers. Il divorce de sa femme Germaine Princen en 1939. Quand la guerre éclate, il est domicilié au n° 215 de la rue Royale Sainte-Marie à Schaerbeek.

Un rapport britannique « Top secret » de 1945 affirme que Dezitter était en prison quand la guerre a éclaté et que ce sont les Allemands qui sont venus le libérer. La Gestapo l’a tout de suite repéré. Il s’est révélé « un remarquable organisateur, très convaincant » dans les quatre années qui sont suivi. Se faisant passer pour un agent de l’Intelligence service britannique, Dezitter va en effet infiltrer avec une ruse diabolique de nombreux réseaux de résistants et organiser lui-même l’exfiltration des aviateurs britanniques avant de les faire arrêter par la Gestapo jusqu’en Hollande et en France.

Il disposait de plusieurs faux passeports et d’une trentaine de noms d’emprunt. Très vite, il rejoint le service de contre-espionnage III C-2 de l’Abwehr. Son supérieur immédiat, Rudolf Kohl, dira de lui après la guerre, de sa prison de Saint-Gilles, que « son but était le lucre« . L’opportuniste avait « des dépenses somptuaires de 500.000 FB par mois » (une somme colossale à l’époque) et négociait chaque arrestation. Dezitter monnaya ainsi pour 40.000 francs belges l’exfiltration vers l’Angleterre de deux fils d’une grande famille noble de Belgique en échange de quoi il obtint de la mère le nom des aviateurs anglais qu’elle hébergeait… et qu’il « vendit » aussitôt à l’Abwehr. La mère est décédée au camp de Ravensbruck en avril 1945.

Claire Keen se souvient du jour où Prosper Dezitter est venue chez ses parents à la rue du Noyer à Schaerbeek. « C’était l’hiver 1943« , dit-elle. « Il est venu chez nous dans la cuisine et, à un moment donné, il s’est roulé une cigarette. J’ai vu qu’il lui manquait un doigt. Nous eûmes des doutes mais il nous a dit d’écouter la BBC et qu’un message allait passer sur les ondes. »

« Le message – ‘Pour les grands oiseaux, il n’y a pas de Pyrénées’- est passé trois jours après ! », poursuit-elle . « Nous avions trois aviateurs cachés chez nous. Dezitter s’est inquiété que nous ayons hébergé ceux-ci aussi longtemps. Il jouait double jeu. Il disait qu’il travaillait pour l’Abwehr mais qu’en fait, il opérait pour la résistance. Il est venu chercher les aviateurs le 6 janvier 1944 soi-disant pour les exfiltrer. L’Abwehr les a envoyés dans un camp de prisonniers de guerre ».

La fuite vers l’Allemagne

Dezitter a fui Bruxelles dans un convoi de l’Abwehr le 2 septembre 1944, la veille de l’arrivée des troupes britanniques. Le collabo emmène sa maîtresse, Florentine Dings, et d’autres membres de son réseau. Les fuyards s’arrêtent dans un hôtel de Venlo aux Pays-Bas avant de prendre la direction de Wurzburg en Allemagne. Leur trace se perd rapidement, et les dossiers deviennent peu loquaces sur cette fuite qui intéressait moins les enquêteurs de l’après-guerre.

On sait que Dezitter et sa compagne sont pris en charge par un réseau nazi de Westphalie qui le conduit à Wurzburg. Dezitter va voir à Nuremberg l’ancien patron de l’Abwehr à Bruxelles parce qu’il lui avait fait des promesses financières. Mais il fait chou blanc dans cette Allemagne nazie en pleine déglingue qui a capitulé le 8 mai 1945.

Pourtant, les collabos belges font preuve d’une sidérante capacité à retourner leur veste. Dès avril 1945, l’un des membres du groupe, l’Ucclois Jean Nootens, ex-mécanicien et ex-agent de police, se rend à Bamberg où les Américains sont arrivés le 14 avril. « Le 17 avril », dira Nootens aux enquêteurs de la Sûreté de l’État belge, « je me suis mis à la disposition des Américains pour les aider dans les recherches des membres du parti nazi et des SS« .

Nootens affirme qu’il travaille pour le CIC américain. Dezitter est moins loquace sur ses activités. Mais une Allemande qui filtrait à Cologne les agents et indicateurs de la Gestapo qui fuyaient les pays occupés déclare aux enquêteurs l’avoir vu en mars 1945 parader dans la ville « en uniforme américain » et circuler « en jeep » ou même « en Rolls Royce décapotable« .

Un autre membre du groupe, Vania Gristchenko, assure que « Willy«  » (l’un des noms d’emprunt de Dezitter) travaillait dans un garage de l’armée américaine à Bamberg comme mécanicien vers janvier 1946. « Ce garage était situé dans une caserne d’infanterie et appelé par les Américains Motor pool », dit-il.

Ceci confirme les dires de la résistante Claire Keen ou, en tout cas, que Dezitter se trouvait dans l’entourage de l’armée américaine.

Alors que s’est-il passé ? Durant la guerre, la résistance alliée traquait Dezitter. Dès la fin des hostilités, la Sûreté de l’Etat se mit en chasse. Un avis de recherche fut délivré début 1945 et transmis aux alliés. Les Américains le cherchaient également. Ont-ils été usurpés par le caméléon Dezitter ? Ou savaient-ils, au sein du G-2, qui était le collabo belge ? Ce point-là n’est pas éclairci.

« Je ne pense pas que les services alliés savaient alors à qui ils avaient affaire« , réagit Sandra Maes, une doctorante de la KUL qui a travaillé deux ans sur le contre-espionnage allemand. « Il y avait alors un chaos complet en Allemagne, y compris au sein des services de renseignement des alliés et dans la relation entre les différents services de renseignement. Par conséquent, il fallait du temps pour démasquer » les anciens collaborateurs.

Dezitter a été arrêté dans la soirée du 27 juin 1946 à Francfort au domicile d’un docteur pronazi. Il a été condamné à mort le 27 mars 1947 par le Conseil de guerre. Il a fait appel en promettant de « faire des révélations sensationnelles » et en répétant qu’il avait été un agent double britannique. Peine perdue : il a été fusillé au petit matin du 17 septembre 1948 à la caserne de l’avenue de la Couronne à Etterbeek.

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A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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