U$A: Ce qu’il se passe à Ferguson ne reste pas à Ferguson

Pendant qu’ OBAMA, aidé par son sosie HOLLANDE, organise une nouvelle croisade en SYRIE et en IRAK, voilà ce qui se passe chez lui, aux U$A:
Chuuut !
RoRo

Sent: Monday, September 15, 2014 8:19 PM
Subject: Ce qu’il se passe à Ferguson ne reste pas à Ferguson …

Pour les Afro-américains, l’état d’urgence a toujours été permanent. Aujourd’hui, avec le néolibéralisme, il se généralise de plus en plus dans le monde entier. La semaine dernière, le gouverneur du Missouri a déclaré l’état d’urgence et a déployé la Garde Nationale à Ferguson, dans la banlieue de Saint Louis, afin de mettre un terme aux agitations qui duraient depuis deux semaines à la suite du meurtre par la police de Michael Brown, un adolescent noir non armé. Depuis les émeutes de Los Angeles en 1992, (…) – Etats-Unis

La semaine dernière, le gouverneur du Missouri a déclaré l’état d’urgence et a déployé la Garde Nationale à Ferguson, dans la banlieue de Saint Louis, afin de mettre un terme aux agitations qui duraient depuis deux semaines à la suite du meurtre par la police de Michael Brown, un adolescent noir non armé.

Depuis les émeutes de Los Angeles en 1992, où la police avait passé à tabac un autre homme de couleur noire, Rodney King, et depuis les manifestations de Seattle (qui ont eu lieu sept ans plus tard) lors des négociations commerciales de l’OMC, c’est la première fois que l’armée a été appelée afin de restaurer l’ordre public à l’intérieur des frontières américaines.

Cependant, alors que tout le monde est ému par les images montrant la police antiémeute (organisée de façon militaire) lançant des bombes lacrymogènes et tirant des balles en caoutchouc sur des manifestants majoritairement pacifiques, le cirque médiatique qui encadre « l’émeute » risque de jeter le voile sur une partie importante et obscure de la réalité de tous les jours, réalité qui se joue secrètement.

Pour les Afro-américains, la véritable violence raciale se remarque non pas dans l’extraordinaire mais dans l’ordinaire ; non pas à la une des journaux mais entre les lignes. Comme l’a si bien souligné Walter Benjamin, au paroxysme de la persécution dans l’Allemagne nazie, « la tradition des opprimés nous enseigne que l’“état d’exception” dans lequel nous vivons est la règle. »

Désormais, il devrait être évident que les émeutes à Ferguson ne sont pas dues à un vide politique. La militarisation de la police, l’institutionnalisation du racisme, la criminalisation des pauvres, la marginalisation systématique des Afro-américains et des autres minorités, l’intensification grimpante des modèles d’inégalités historiques, la ségrégation spatiale en raison de la classe sociale ou de la couleur, l’impunité avec laquelle les forces de l’ordre tuent, blessent et humilient les démunis ; tels sont les signes d’un ensemble de tendances politiques et économiques, certaines étant de long terme et historiques, d’autres étant plus récentes.

Manifestement, donc, ce qu’il se passe à Ferguson ne reste pas à Ferguson, et l’état d’urgence déclaré par le gouverneur Nixon sert seulement à mettre l’accent sur une urgence sociale qui ne cesse d’augmenter depuis des dizaines d’années. Confrontée à un passé long et interminable d’oppression raciale (qui remonte à l’époque de l’esclavage et de la ségrégation) d’une part, et, d’autre part, face à un modèle plus récent de militarisation de la police et de marginalisation économique, la ville de Ferguson doit autant remédier aux modèles traditionnels de la suprématie blanche et de comportement raciste des policiers qu’aux conséquences du pouvoir d’Etat et de la déroute du néolibéralisme.

Un Etat d’Exception Global et Permanent

C’est précisément dans cette convergence de temporalités que l’état d’urgence révèle sa vraie nature. Walter Benjamin, avant de connaître son destin tragique en tant que réfugié juif de l’Allemagne nazie, a insisté à plusieurs reprises sur la centralité du Ausnahmezustand, ou « état d’exception », par rapport au pays souverain.

Aujourd’hui, le théoricien le plus influent qui s’intéresse à ce concept est le philosophe italien Giorgio Agamben, qui, à partir de l’adage du penseur nazi Carl Schmitt : « est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », a mis au point une analyse raffinée et une vision dystopique des multiples manières selon lesquelles l’état d’exception est non seulement une technique de gouvernement, mais aussi sa propre logique.

« Face à la progression effrénée de ce qu’on appelle une ‘guerre civile mondiale’ », explique G. Agamben, « l’état d’exception a de plus en plus tendance à représenter le paradigme dominant du gouvernement dans la politique contemporaine [et] a atteint aujourd’hui un déploiement mondial maximal. »

De Fallujah à Ferguson, les ressemblances sont plus profondes et ne se limitent pas aux uniformes militaires ou à l’artillerie lourde des troupes sur le terrain. Les deux régions sont régies par un principe d’indistinction entre la loi et le non-respect de la loi, entre l’ordre et le désordre, un phénomène d’anomie où l’être humain est principalement à la merci des militaires et des policiers qui représentent le pouvoir souverain et s’y conforment dans leurs actes.

Dans cet état d’exception permanent et mondialisé, la traditionnelle distinction entre le public et le privé devient ici de plus en plus floue. À Fallujah, les fournisseurs privés avaient été appelés afin de maintenir l’ordre public, tandis que l’armée américaine, au détriment de la dette publique, veillait à protéger les intérêts privés 24 heures sur 24.

À Ferguson, la propriété privée est protégée du pillage alors que les habitants se font tirer dessus même lorsqu’ils se trouvent sur leur porche privé.

Les États-Unis dépensent l’argent public en menant des guerres à l’étranger à des fins privés, et, dans le même temps, ils permettent que les intérêts privés financent directement les services de police locaux, qui disposent aujourd’hui des armes excédentaires provenant de ces mêmes guerres, afin de maintenir l’ordre public national. La sécurité devient la préoccupation première du gouvernement, bien que celui-ci cède presque toujours aux intérêts privés en faisant fi de la sécurité sociale.

Entre Démocratie et Absolutisme

L’un des points-clés de la position du gouvernement néolibéral est le suivant : le gouvernement veut à tout prix combiner des mesures politiques marquées par un libéralisme absolu dans des marchés mondiaux avec un paradigme de plus en plus autoritaire au sein du gouvernement national. Même lorsque le capital circule librement à travers les frontières, des vagues d’immigrants et de réfugiés sont soit interceptés et renvoyés, soit bloqués et mis en détention.

Même lorsque les barrières du commerce international sont écartées par un fanatisme religieux qui nous fait rappeler l’époque des croisières, de nouveaux murs sont érigés, partout, afin de garder à l’écart les personnes de couleur et les démunis.

Même lorsque les « visionnaires » libéraux insistent pour que soit possible une intégration universelle, la réalité mondiale est que les gens sont exclus de manière systématique.

Là où la richesse se concentre entre un nombre toujours plus restreint de personnes, où la population est reléguée dans certains quartiers ou vit dans la misère des bidonvilles, la « démocratie » tant vantée du marché mondial rejoint les ambitions totalitaires de l’État Nation. « L’état d’exception », explique G. Agamben, « apparaît comme le seuil d’indétermination entre la démocratie et l’absolutisme. »

Au vu de cette indétermination croissante entre la démocratie et l’absolutisme, la guerre et la paix, l’ordre et le désordre, il n’est pas si surprenant que les événements de Ferguson se fassent entendre dans une zone de guerre lointaine et occupée comme Gaza, où l’absolutisme de la souveraineté israélienne est impitoyablement ramené à de simples considérations, au point où Israël a même fixé un nombre limite de calories par jour pour les 1,6 millions d’habitants : 2,279 calories par jour, pour être précis.

Bien entendu, Ferguson n’est pas Gaza (du moins pas encore), mais il existe un lien indéniable entre les deux luttes, et il ne se limite pas aux tweets de solidarité envoyés par les Palestiniens aux manifestants de Ferguson ou aux suggestions sur la manière de faire face aux bombes lacrymogènes et aux policiers hautement armés.

Il s’agit de bien plus que cela. La solidarité entre les Palestiniens et les Afro-américains montre explicitement qu’ils ont en commun la lutte mais aussi l’ennemi. De la marque des bombes lacrymogènes aux attaques tactiques des troupes antiémeutes, Gaza et Ferguson sont plus similaires que ce que beaucoup ont du mal à admettre.

Des enquêtes ont révélé que les autorités américaines entretiennent des rapports étroits avec les autorités israéliennes. Par ailleurs, parmi les quatre corps de policiers déployés à Ferguson, deux ont suivi une formation (pour contrôler la foule) en Israël. Être à la tête de l’occupation de Gaza est une affaire très sérieuse, et les services de police américains ont beaucoup à apprendre des services israéliens s’ils veulent maintenir un espace interne de ségrégation, à une époque où les inégalités et les tensions raciales croissantes sont de plus en plus profondes.

Le Ghetto, un camp prisonnier à ciel ouvert

Selon G. Agamben, l’état d’exception peut clairement être comparé à un camp, qui « délimite un espace où l’ordre est de facto interrompu et où le fait de commettre ou non des atrocités dépend non pas de la loi mais du caractère civilisé et éthique de la police qui agit provisoirement en tant que souverain. » Pour ceux qui se trouvent du mauvais côté de la guerre contre le terrorisme, les camps se nomment Abu Ghraib ou Guantanamo Bay.

Pour les Afro-américains, le camp, c’est la prison, ou, de plus en plus souvent, le camp de travail. Si le taux d’incarcération actuel continue sur la même tendance, on peut s’attendre à ce qu’un Afro-américain sur trois né aujourd’hui passe au moins une période de sa vie derrière les barreaux. Alors que seulement 12 % de la population américaine est de couleur noire, les Afro-américains représentent 40 % du chiffre total de prisonniers, qui est de 2,1 millions. Le nombre de Noirs en prison aujourd’hui est supérieur au nombre d’esclaves noirs avant la Guerre civile en 1850.

Cependant, étant donné que l’état d’exception se généralise, les frontières entre l’intérieur et l’extérieur commencent à se confondre et chacune se mêle graduellement l’une dans l’autre. Petit à petit, la logique du camp se propage dans la société en général. Gaza, également considérée par le Premier ministre britannique David Cameron comme un camp de prisonniers à ciel ouvert, est peut-être l’exemple contemporain le plus frappant de ce phénomène. Cependant, des procédés similaires (mais moins extrêmes) sont mis en place aux États-Unis et ailleurs, étant donné que la ségrégation spatiale est la caractéristique de la géographie urbaine néolibérale.

Aujourd’hui, les ghettos de Detroit et les voisinages situés aux périphéries de Saint Louis, comme les townships de Johannesburg et les favelas de Rio de Janeiro, prennent de plus en plus la forme de camps de prisonniers à ciel ouvert, où la police agit de manière continue en tant que souverain temporaire, et où les Noirs qui sont pauvres – en particulier les jeunes adolescents – sont seulement considérés comme des jouets offerts aux caprices racistes des officiers blancs.Modèles de

Ségrégation Néolibérale

La nature contemporaine du ghetto et du bidonville, considérés comme des camps de prisonniers à ciel ouvert, est étroitement liée aux modèles d’inégalité raciale et de ségrégation spatiale qui s’aggravent de plus en plus. Loin d’être abolie, la ségrégation, tant culturelle que matérielle, ne fait que s’aggraver en raison de la restructuration néolibérale de l’économie. Vraisemblablement, l’État du Missouri, la ville de Saint Louis et particulièrement la banlieue de Ferguson sont parmi les exemples typiques de ces modèles d’apartheid néolibéral aux États-Unis aujourd’hui. En 1970, les Noirs représentaient seulement 1 % de la population à Ferguson. En 2010, le chiffre avait atteint 70 %. La transformation raciale de la ville est due, premièrement, à l’exode de la population blanche, en raison de l’affaiblissement de la classe ouvrière suite à la désindustrialisation qui a poussé les travailleurs blancs à quitter la « Rustbelt »1 ; deuxièmement, à l’arrivée des crédits à bon marché qui a attiré une classe moyenne blanche pouvant se déplacer facilement vers les faubourgs.

Le prix du logement ayant baissé, les résidents noirs ont emménagé dans le quartier, et les inégalités locales préétablies (entre maisons à louer et les maisons de propriétaires, par exemple) n’ont fait que s’accentuer. Dans le même temps, la base imposable du gouvernement local a également baissé, ce qui s’est traduit par une réduction du budget destiné au financement des services publics et des autorités.

Bien entendu, le service de police de Ferguson reste exclusivement composé de policiers blancs, ce qui affecte évidemment les nouveaux habitants noirs dans le quartier : selon les chiffres du FBI, 92 % des personnes arrêtées à Ferguson, accusées d’avoir causé des « troubles publics », sont de couleur noire ; par ailleurs, dans 86 % des cas, ce sont les Afro-américains qui sont arrêtés sur la route. Loin de protéger la paix, des officiers de police non formés et surarmés estiment que leur rôle est de contrôler systématiquement une population marginalisée à travers des agressions et des accusations de crimes mineurs. Ce sont donc des mécanismes de contrôle social.

Dans l’Amérique néolibérale, les questions de race et de classe sont devenues presque indissociables, et c’est à leur intersection que la contre-révolution néolibérale affecte le plus sévèrement les familles afro-américaines. Des rapports économiques montrent que la différence dans le revenu du ménage entre les Noirs et les Blancs n’a pas diminué depuis la fin de jure de la ségrégation dans les années 50 et 60.

Cependant, la disparité des richesses n’a fait que s’accentuer avec la crise de l’immobilier de 2007-2008 et la récession qui en a résulté, récession qui a particulièrement aggravé la situation des ménages afro-américains (essentiellement à la suite du profilage raciale à Wall Street, réputé pour ses pratiques de prêts à conditions abusives). Aujourd’hui, 45 % des enfants noirs grandissent dans des zones à forte concentration de pauvreté, et les écoles où ils vont sont plus ségréguées qu’elles ne l’étaient en 1980. Comme les disparités entre classes s’accentuent, les inégalités raciales, étroitement liées, s’accentuent elles aussi.

Le Pouvoir Destituant d’une Emeute Politique

Pour les Afro-américains, donc, l’état d’urgence a toujours été un état permanent, il n’a pas commencé avec le meurtre de Michael Brown et il ne se terminera certainement pas avec le retrait de la Garde Nationale de Ferguson par le gouverneur Nixon. Cette fois, la différence réside dans le fait que les gens se sont révoltés contre le meurtre, à une nouvelle reprise, d’un autre jeune adolescent noir par la police, et ils ont choisi de répondre à la violence légitime de la répression policière qui s’en est suivie par un violence « extra » légitime dont ils se sont permis l’usage. Subitement, leurs actions quotidiennes et banales en signe de résistance se sont unies et converties en une action collective en signe de refus, ce qui a donné lieu à une révolte politique. Et c’est précisément cette combinaison entre manifestations pacifiques en général et refus de respecter la violence de la loi qui a inspiré la crainte de ceux qui sont au pouvoir.

Tout d’abord, l’une des raisons pour lesquelles les autorités redoutent les événements de Ferguson est le risque de « contamination » (ou ce qu’on pourrait appeler résonance). Comme le montrent les émeutes lors de l’affaire Rodney King de 1992, une simple étincelle peut rapidement mettre le feu aux prairies desséchées de la constellation urbaine supposément post-raciale des États-Unis.

Toutefois, il existe une autre raison plus importante : la puissance souveraine, qui se trouve en même temps au dedans et en dehors du cadre légal et qui peut à la fois décider de faire respecter la loi ou de la suspendre, ne peut tolérer l’existence d’une forme de violence totalement en dehors de la loi.

Comme l’a remarqué Walter Benjamin dans Critique de la violence, « l’existence de la violence en dehors de la loi, considérée comme de la violence purement immédiate, nous fournit la preuve que la violence révolutionnaire, c’est-à-dire la plus haute manifestation de violence par l’homme, est envisageable. » Par conséquent, la crainte porte sur cette révolte locale, qui pourrait révéler une révolution latente dans le ventre de la bête.

Mais même lorsque cette potentielle révolution n’aboutit pas, le résultat semble prendre la forme de ce que G.Agamben appelle le pouvoir destituant, un pouvoir qui se trouve totalement en dehors de la loi et qui, en agissant de manière à anéantir la puissance souveraine plutôt que de la réformer, dispose de plusieurs atouts : il est capable de diminuer le recours à la violence par l’État et, au bout du compte, d’abolir le cycle violence autorisée/interdite par la loi. Walter Benjamin a écrit, plein d’espoir, « lors de la suspension de la loi par toutes les forces sur lesquelles elle repose de la même manière que celles-ci dépendent de la loi, l’abolition du pouvoir d’État marque dès lors une nouvelle époque historique. »

Si nous nous basons sur cette analyse, la prétendue « violence » des manifestations de Ferguson, qui fait pâle figure à côté de la violence du capital financier et de celle de l’État, peut se révéler hautement productive. Et tandis que l’idée d’une violence « pure » en dehors de la loi peut paraître menaçante pour certains, il ne faut pas oublier que l’émeute urbaine, malgré les destructions sans raisons apparentes et l’évanescence spectaculaire, a été dans le passé un grand moyen vers le progrès.

Ce que nous appelons aujourd’hui la démocratie n’existerait pas sans ces émeutes. En effet, en période de grande injustice et d’impasse institutionnelle, lorsque la violence de la loi étouffe la voix des opprimés, le pouvoir destituant d’une révolte politique est le moyen le plus pertinent afin de rééquilibrer la balance de la justice. Du moins, c’est comme ça que ça commence. Ce qui se passe à Ferguson ne reste pas à Ferguson.

Jerome Roos est doctorant chercheur en Économie politique internationale à l’Institut universitaire européen, ainsi que fondateur et éditeur de Roar Magazine.

Cet article a été rédigé dans le cadre de sa rubrique hebdomadaire pour TeleSur English.

Traduit de l’anglais par Muhammet Asa pour Investig’Action

Source : Investig’Action

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A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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