Attentats : l’héritage du colonialisme

From: Xarlo
Sent: Friday, February 13, 2015 8:17 PM

http://www.courrierinternational.com/article/2015/02/05/attentats-l-heritage-du-colonialisme

Attentats : l’héritage du colonialisme

La violence de la relation entre colonisé et colonisateur rejaillit aujourd’hui dans l’extrémisme d’une certaine jeunesse, estime l’hebdomadaire américain.

L La France et, par extension, l’Europe sont dans une impasse. Dans le cas de la France, la situation dure depuis des décennies, depuis plus d’un siècle même. Si l’extrémisme religieux est le motif immédiat du massacre de Charlie Hebdo et de l’épicerie casher à Paris, l’héritage du colonialisme et l’humiliation des anciens sujets des colonies sont au cœur du problème. Cet âpre héritage du colonialisme est encore à vif aujourd’hui – on peut le déceler dans les attentats comme dans la réaction française. Au fil des ans, une littérature sur les effets destructeurs du colonialisme sur l’économie, la politique et la psychologie des colonisés a donné une puissante voix à cet héritage – une littérature écrite par les colonisés eux-mêmes. Dès 1939, Aimé Césaire, poète et homme politique de Martinique (aujourd’hui département français), a écrit le poétique Cahier d’un retour au pays natal, dans lequel il fulmine contre les effets destructeurs de l’oppression coloniale française et décrit le soulèvement ultime des colonisés. Dans son Discours sur le colonialisme, paru en 1950, Césaire explique que la relation entre colonisateur et colonisé est une relation où “il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies”. Il continue en affirmant la nécessité pour les colonisés de se forger une nouvelle conscience de soi, qu’il appelle négritude*, une conscience de soi et de la population colonisée noire qui leur permettrait de s’opposer aux colonisateurs français blancs. La négritude, qui a été influencée par des leaders afro-américains comme Langston Hughes, est devenue le cri de ralliement de figures comme Léopold Sédar Senghor. L’élève de Césaire, Frantz Fanon, également martiniquais, a publié Les Damnés de la terreen 1961. Fanon y critique farouchement la violence continue de l’administration coloniale française, qui traite ses sujets comme des êtres inférieurs. Une pareille violence ne pouvait à ses yeux qu’engendrer la violence, à moins que les colonisés ne se plient à leur humiliante infériorité.

Résistance. En Tunisie, Albert Memmi, écrivain et sociologue juif tunisien, a écrit Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur, en 1957. Le système colonial, explique-t-il, déshumanise à la fois le colonisateur et le colonisé. Le colonisateur fait “mine obstinément de n’avoir rien vu de la misère et l’injustice qui lui crèvent les yeux”. Il suppose que le colonisé est “médiocre” et se demande “si la sous-alimentation, les bas salaires, l’avenir bouché, une signification dérisoire de son rôle social ne désintéressent pas le colonisé de sa tâche”.Ces écrivains ont eu une influence gigantesque sur l’essor de la résistance en Afrique du Nord et dans les colonies françaises d’Afrique de l’Ouest et équatoriale, alors que les populations indigènes commençaient à s’opposer à la loi coloniale française et à vouloir s’émanciper. Elle fut particulièrement forte en Algérie. Même aux Etats-Unis, la conscience de soi portée par la négritude est devenue un élément important du mouvement du black power, dans les années 1960, quand les Afro-Américains ont cherché à définir une identité autre que l’identité américaine. Des années 1970 jusqu’à la fin du siècle, poussés par les échecs économiques en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, les colonisés sont partis pour la France, emboîtant le pas aux pieds-noirs. Des Algériens, Tunisiens, Marocains, entre autres, sont arrivés, apportant la diversité culturelle et l’islam au cœur de la France, mais aussi le souvenir de l’humiliation et de la dégradation. La France s’est malheureusement mal adaptée à cette migration, si ce n’est pas du tout. Le colonisateur n’a pas été capable de se faire à la présence du colonisé. La notion française de nationalité repose sur l’idée de devenir “français”, d’adopter la culture et les symboles français, et non sur celle d’élargir ce qui est français pour embrasser d’autres cultures, races, religions et valeurs. La discrimination est allée bon train. Les damnés* ont été condamnés à vivre dans des logements miteux dans les banlieues* et ils ont été maltraités par le système éducatif ; leur religion a été ignorée ou critiquée (la France laïque rejette le port du foulard) ; les emplois qu’on leur a proposés étaient rares. La population immigrée est restée “colonisée”. Cela fait plusieurs années que ces décennies d’héritage colonial et de renforcement étatique et public de la “séparation” se retournent contre la France. Il y a dix ans, des émeutes ont éclaté dans les banlieues immigrées de Paris. La marginalisation n’a pas cessé. Aujourd’hui, une partie de cette population non intégrée trouve sa voie dans l’islam radical. La jeune génération de ces familles d’immigrés vit en France, mais elle n’est pas “de France”. Et la France ne la considère pas comme sienne. Ces jeunes parlent français, mais les emplois se font rares, et les chances de grimper l’échelle sociale plus rares encore. L’extrémisme islamique est clairement une expression immédiate de cette rage profonde des colonisés, un message qui donne voix à cette humiliation et à ce désir de se soulever. Et les conséquences sont effroyables. Mais la religion n’est qu’une partie du problème. L’héritage du colonialisme en est une autre, bien plus importante.

Cercle vicieux.Il ne s’agit pas de faire l’apologie de ce qui vient de se passer. Mais de dire que la France et les Européens en général y ont joué un grand rôle, en faisant le lit de ce qui arrive aujourd’hui. Tant que les Européens n’auront pas pris acte de la réalité de cette histoire, la réaction à leur violence sera la violence. Et entretenir une violence qui engendre la violence est, du point de vue de la sécurité nationale des pays européens, une stratégie très dangereuse. L’usage de la répression et de la violence pour contrôler ces populations est une tactique vouée à l’échec. Si, à court terme, elle peut maintenir la paix dans la rue, elle nourrit le ressentiment et la violence dans le long terme. C’est une “guerre” dont il est impossible de sortir victorieux. Elle ne fait que perpétuer la tradition colonialiste que les colonisés reconnaissent. Dans un cercle vicieux, elle engendre encore plus de violence, comme le notait Fanon. Il est urgent que la société s’engage auprès de la population musulmane. La seule solution à long terme est la création de vraies chances dans le système éducatif et sur le marché du travail. La violence est une stratégie dangereuse pour les Etats-Unis aussi. Sur le plan international, l’action militaire américaine au Moyen-Orient n’est pas une stratégie gagnante. Elle crée l’ennemi même qu’elle veut vaincre. Et sur le territoire américain, la politique de contrôle étroit des minorités pourra peut-être acheter la paix à court terme. Mais, à long terme, en l’absence d’engagement de la société, de formation et de politiques visant à créer de l’espoir et des chances, elle ne fera que perpétuer le ressentiment.

Note :* En français dans le texte. Publié le 21 janvier

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A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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