France-Syrie : Le berceau de la civilisation se retourne dans sa tombe…

France-Syrie : Le berceau de la civilisation se retourne dans sa tombe

 
laurent-fabius-6-juillet-2012

Paris – Ce lundi 7 septembre, sept citoyens syriens étaient au tribunal à Paris pour poursuivre leur action civile contre le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius. Les cinq hommes et les deux femmes ont tous perdu des membres de leur famille et des amis proches dans les massacres commis par les rebelles armés que Fabius a soutenus en paroles et en actes. Ils demandent un euro symbolique de dommages et intérêts.

À la fin, la plainte sera presque sûrement rejetée. Le 7 septembre, l’audience porte sur l’appel contre une décision précédente selon laquelle les tribunaux ne peuvent pas juger des actes du gouvernement dans un tel cas, même si la plainte est fondée. Et pourtant, ce procès futile marque un point essentiel que les politiciens et les médias occidentaux préféreraient ignorer.

Les dirigeants occidentaux partagent une responsabilité majeure dans le fait de rendre la plus grande partie du monde inhabitable normalement pour les êtres humains. Jusqu’à présent, ces dirigeants s’en tirent. Mais la crise massive des réfugiés qui submerge l’Europe est seulement le début des troubles que ces dirigeants peu scrupuleux ont amenés dans leurs propres pays.

Laurent Fabius peut être traité très justement de néoconservateur français. Son alignement sur les politiques d’Israël se révèle dans le fait qu’il était le plus réticent parmi les ministres des Affaires étrangères impliqués dans les négociations sur le nucléaire iranien à accepter l’accord final.

Il a été l’un des avocats les plus enthousiastes du changement de régime en Syrie, un pays depuis longtemps sur la liste des cibles néocon en raison de son nationalisme arabe et de son soutien à la cause palestinienne.

Les plaignants syriens notent que:

  • Le 29 mai 2012, Fabius a déclaré que la France interviendrait contre le régime syrien. Le 17 août 2012, Fabius a déclaré que le président syrien Bachar al-Assad «ne mérite pas de continuer à vivre sur la terre». Le 14 décembre 2012, s’élevant contre la décision de l’administration Obama de désigner le Front al-Nusra comme un groupe terroriste, Fabius a objecté que le Front al-Nusra «fait du bon boulot sur le terrain». Le 13 mars 2013, Fabius a annoncé que la France et la Grande-Bretagne allaient livrer des armes aux rebelles.

En tant que groupe, les plaignants maintiennent que par ses déclarations, le ministre des Affaires étrangères Fabius a provoqué la guerre civile en Syrie et encouragé les attaques de rebelles armés contre le gouvernement en place. Individuellement, chacun des plaignants a perdu des membres de sa famille et des amis proches dans des attaques armées et des massacres perpétrés par les groupes rebelles alliés de la milice al-Nusra.

L’épouvantable jumeau d’Israël : État islamique

Sous la direction des États-Unis et l’influence d’Israël, les dirigeants politiques français ont soutenu un changement de régime en Libye et en Syrie partant de l’hypothèse tacite que la guerre civile serait meilleure pour les peuples de ces pays que la vie sous une dictature. Malgré tout, et en pratique, la plupart des gens vivent mieux sans voter que sans toit sur la tête, ou sans tête du tout.

Il n’est pas surprenant que les vidéos soigneusement filmées et diffusées des méthodes disciplinaires d’État islamique (EI) aient provoqué la panique chez les gens vivant sur la route de leurs conquêtes.

La guerre pousse les gens à devenir des réfugiés. Les médias occidentaux accordent une attention particulière aux réfugiés seulement quand ils aiment le narratif qui les accompagne. Une attention énorme a été accordée aux Albanais du Kosovo fuyant temporairement la guerre de l’Otan de 1999 contre les Serbes, parce que ces réfugiés pouvaient être décrits comme des victimes de la purification ethnique serbe et donc être une justification de la guerre de l’Otan elle-même.

Mais le nombre bien plus grand de réfugiés fuyant en 2003 l’invasion de l’Irak par les États-Unis, et qui n’y sont jamais retournés, n’a pas suscité un tel intérêt de la part des médias. Plus d’un million de réfugiés irakiens ont fui en Syrie, où ils ont été très bien accueillis.

La situation au Moyen-Orient est critique. Armés des équipement militaire américain abandonnés en Irak, enrichis par des ventes de pétrole illicites [et le trafic des œuvres d’art, NdT], ses rangs gonflés par de jeunes djihadistes venus du monde entier, État islamique menace les populations du Liban et de Jordanie, qui luttent déjà pour prendre en charge les masses de réfugiés venant de Palestine, d’Irak et maintenant de Syrie. La peur des décapitations par les fanatiques islamistes incite de plus en plus de gens à tout risquer afin de gagner la sécurité en Europe.

État islamique est véritablement l’horrible caricature ennemie de l’État juif, une autre entité politique basée sur une identité religieuse exclusive. Comme Israël, il n’a pas clairement défini ses frontières, mais il a une base démographique potentielle beaucoup plus large.

La seule force qui peut empêcher État islamique d’étendre sa domination fanatique sur toute la Mésopotamie et au-delà est l’État syrien dirigé par Bachar al-Assad. Le choix n’est pas entre Assad et la démocratie occidentale. Le choix est entre Assad et État islamique. Mais les dirigeants occidentaux n’ont pas encore renoncé à leur appel dément : «Assad doit partir!»

Réfugiés, migrants et terroristes

Les résultats de cette folie s’échouent sur les rives de la Méditerranée. Les images et les émotions ont remplacé la réflexion sur les causes et les effets. Une photo d’un petit enfant noyé provoque un tollé médiatique et politique. Les gens sont surpris? Ne savaient-ils pas que de tout petits enfants ont été déchiquetés par les bombardements US de l’Irak, par les drones US en Afghanistan, au Pakistan, au Yémen? Et qu’en est-il des petits enfants annihilés par la guerre de l’Otan pour libérer la Libye de son dictateur?

L’actuelle crise des réfugiés en Europe est le résultat inévitable, prévisible, et prédit, de la politique occidentale au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La Libye de Kadhafi était le mur qui a retenu des centaines de milliers d’Africains d’émigrer illégalement en Europe, pas seulement par des méthodes de police mais même plus efficacement en leur offrant un développement chez eux et des emplois payés décemment en Libye. Maintenant, la Libye est à la fois la source de migrants économiques et de réfugiés de Libye même, ainsi que d’autres terres de désespoir. Pour affaiblir le Soudan, les États-Unis (et Susan Rice en particulier) ont soutenu la création du nouveau pays du Sud-Soudan, qui n’est pas du tout un pays, mais la scène de massacres rivaux conduisant de plus en plus de fugitifs vers des pays peu hospitaliers.

La célèbre photo du petit Aylan noyé dans la Méditerranée est utilisée très largement pour que les Européens se sentent coupables. Les dirigeants devraient en effet se sentir coupables – et en particulier le riche égocentrique Bernard-Henri Lévy, qui se targue d’avoir dit au gouvernement français de Nicolas Sarkozy de lancer la guerre contre la Libye où, affirmait-il, il n’y avait pas d’islamistes extrémistes, mais seulement des pro-Occidentaux aspirant à la démocratie. Grâce à l’Otan, les islamistes extrémistes ont, depuis lors, saccagé le pays tout entier.

La chancelière allemande Angela Merkel a accepté d’accueillir huit cent mille réfugiés syriens. C’est admirable, pour des raisons humanitaires. L’Allemagne est forte économiquement et faible démographiquement; avec sa population qui diminue peu à peu, des Syriens issus de la classe moyenne, dont beaucoup de chrétiens terrorisés, peuvent sembler un ajout bienvenu à la population. Mais cela creuse les divisions politiques en Allemagne et en Europe.

C’est particulièrement le cas dans les pays d’Europe de l’Est nouveaux membres de l’UE. A commencer par la Hongrie, où les dirigeants ont fait clairement savoir que ces pays sont avant tout concernés par leur identité ethnique et ne veulent pas accueillir des gens qui ne parlent pas leur langue. Contrairement aux pays d’Europe de l’Ouest, le mille-feuille ethnique qui compose les états Européens de l’Est n’a pas de tradition d’accueil des immigrés et pas d’attachement à l’idéologie occidentale des droits humains. En Europe de l’Est, les mots droits de l’homme sonnaient bien pour accabler la Russie et l’Union soviétique, mais ça s’arrête là.

La crise grecque a déjà lourdement pesé sur l’unité de l’Union européenne. Pour la première fois, beaucoup de gens remettent en cause l’idée globale. La crise a montré qu’il n’y a pas de véritable sens de la solidarité entre les peuples d’Europe ; lorsqu’une crise arrive, les Allemands sont des Allemands et les Grecs des Grecs, et européen est une abstraction. La crise des réfugiés met en évidence de nouvelles fissures dans l’unité européenne.

La plus grande partie de l’Europe souffre aujourd’hui d’un chômage massif, en particulier les pays du sud où les réfugiés arrivent d’abord : la Grèce, l’Italie, l’Espagne. Les politiques économiques de l’Union européenne, qui étranglent déjà la Grèce, ne favorisent pas la création d’emplois pour des centaines de milliers de nouveaux arrivants. Même des réfugiés professionnellement qualifiés trouveront difficile, voire impossible, de contourner les règles protégeant leurs professions dans les pays d’accueil. La plupart des emplois qu’ils parviendront à obtenir seront probablement de bas niveau et illégaux, pour des salaires et à des conditions de travail tirés vers le bas.

En outre, dans l’actuelle arrivée en masse des gens, il est impossible de distinguer les réfugiés des migrants économiques – c’est-à-dire des hommes cherchant tout simplement de meilleures occasions de travail. Aujourd’hui, l’Union européenne a peu à leur offrir, et le ressentiment engendré par cette immigration non voulue va certainement améliorer la fortune politique des droites nationalistes.

Il y a une autre raison pour que de nombreux citoyens européens se sentent moins enthousiastes à accueillir des centaines de milliers d’étrangers inconnus dans leurs communautés. État islamique s’est ouvertement vanté d’envoyer des terroristes en Europe parmi les réfugiés, avec la claire intention de commettre des actes violents pour déstabiliser l’Occident. Bien sûr, la menace terroriste est utilisée cyniquement par les gouvernements pour renforcer les mesures policières étatiques, mais cela ne signifie pas que la menace n’existe pas. Malheureusement, elle existe – en grande partie à cause des politiques de ces mêmes gouvernements occidentaux.

La crise des réfugiés devrait être vue comme le signal d’alarme que les États-Unis et leurs alliés de l’Otan – en particulier la Grande-Bretagne et la France – plongent le monde dans un état de chaos qui va se répandre et qui approche un point de non-retour. C’est rapide et facile de briser des choses. Mais les recoller peut être impossible. La civilisation elle-même pourrait être plus fragile qu’il n’y paraît.

Diana Johnstone

Article original : Turning the Cradle of Civilization Into Its Graveyard, counterpunch.org, 7 septembre 2015

Traduit par Diane, relu par Hervé et jj pour le Saker francophone

Diana Johnstone est l’auteur de Fools’ Crusade: Yugoslavia, NATO, and Western Delusions. Son nouveau livre, Queen of Chaos: the Misadventures of Hillary Clinton, sera publié par CounterPunch en septembre 2015. Elle est atteignable à diana.johnstone@wanadoo.fr

A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
Cet article a été publié dans Actualités et politique. Ajoutez ce permalien à vos favoris.