Le Moyen-Orient est-il au bord de la déflagration?

Le Moyen-Orient est-il au bord de la déflagration ?

eu138Source: Atlantico

Interview de Roland Lombardi

Bombardements russes sur les alliés américains en Syrie, incident militaire entre l’Arabie saoudite et l’Iran, retrait des Palestiniens des accords d’Oslo : le Moyen-Orient est-il au bord de la déflagration menant à la 3ème guerre mondiale ?

Vives tensions entre l’Iran et l’Arabie saoudite, frappes russes contre des rebelles syriens soutenus par la CIA, fin des accords d’Oslo prononcée par le ¨Président de l’Autorité palestinienne… Les tensions au Moyen-Orient s’exacerbent, et les pays arabes comme occidentaux sont tous concernés par cette situation.

Atlantico : Selon sénateur américain John McCain, des frappes russes auraient tué des rebelles syriens soutenus par la CIA jeudi 1er octobre. Ainsi, l’aviation envoyée par Moscou aurait touché le groupe syrien Souqour al-Jabal, dont les membres ont été formés par la CIA. Peut-on s’attendre à d’autres opérations controversées ? Quels sont les risques de dérapages dans la région ?

Roland Lombardi : Tout d’abord, rappelons une nouvelle fois qu’en Syrie, la stratégie de la Russie est claire : soutien inconditionnel à Bachar el-Assad, lutte contre Daech et tous les autres mouvements islamistes. Vladimir Poutine soutien Assad car, mieux informé et surtout plus réaliste que les dirigeants occidentaux, il sait pertinemment qu’il n’y a pas d’autre alternative valable au « boucher de Damas ». Aucune ! C’est peut-être déplaisant mais c’est malheureusement la seule et unique réalité. En effet, depuis presque 5 ans, aucun « commandant Massoud syrien » n’a émergé de l’Armée syrienne libre et depuis le début de la guerre civile, aucun ministre ou général du régime n’a été sérieusement pressenti pour se substituer d’une manière ou d’une autre à Bachar et son clan.

De plus, contrairement à ce que les médias occidentaux affirment, au-delà de toutes les minorités religieuses et ethniques qui composent la Syrie, Bachar el-Assad est aussi et encore soutenu par au moins la moitié de la population syrienne (même sunnite). Mais par-dessus tout, le maître du Kremlin ne veut absolument pas d’une victoire des islamistes à Damas. Les conséquences et les répercutions seraient catastrophiques dans le nord du Caucase, sur les frontières orientales de la Russie et dans les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale. Si Assad venait à tomber, les 2 000 jihadistes russes (surtout venant du Caucase), partis en Syrie combattre le régime alaouite, pourraient revenir en Russie et commettrent des actes terroristes ou tout simplement déstabiliser les régions musulmanes de la CEI. C’est dans cette même optique que la Russie (comme l’Iran d’ailleurs) apporte son soutien au gouvernement afghan dans sa lutte contre les talibans.

Pour la première fois donc, depuis l’intervention soviétique en Afghanistan de 1979 à 1989, l’armée russe intervient au Moyen-Orient. Ainsi, les avions de combat de Moscou bombardent depuis deux jours des cibles de Daech mais aussi d’autres groupes islamistes qui s’opposent au régime d’Assad. Mieux, pour les Russes, il n’y a pas d’opposants armés « modérés » et tous les groupes rebelles sur le terrain sont « des groupes terroristes ». D’ailleurs, ils n’ont pas tout à fait tort puisqu’il n’y a plus que quelques idéologues pour croire encore à l’existence de rebelles « laïcs et démocrates »… Il ne serait donc pas étonnant que l’ASL (ou ce qu’il en reste) soit aussi ciblée. John Mc Cain a sûrement raison. Toutefois, les Russes ne se gêneront absolument pas pour bombarder tous les groupes opposés à Assad, tous, sans exception, même ceux entraînés et armés par la CIA !

Certes, la France, la Turquie et l’Arabie saoudite pousseront assurément des cris d’orfraie. Mais cela ne compte pas. Poutine est un fin joueur d’échecs, il a toujours plusieurs coups d’avance, il est loin d’être un « chien fou » et sait très bien ce qu’il fait. Même lorsqu’il utilise la politique « du fait accompli », les risques sont toujours très bien calculés. Dans cette affaire, seul compte pour les Russes l’avis de l’Iran, d’Israël et bien sûr des Etats-Unis. On connaît la position et l’implication de l’Iran. On a dit et écrit beaucoup de bêtises sur le rôle de l’Etat hébreu dans la crise syrienne mais en réalité, Israël, dont le Premier ministre a été reçu à Moscou il y a quelques jours, apprécie, de manière certes discrète mais bien réelle, qu’une puissance intervienne enfin sérieusement dans le dossier syrien. Quant aux Américains, sur scène, ils se disent inquiets et émettront eux aussi des protestations officielles si des groupes rebelles qu’ils soutiennent sont attaqués. Mais en coulisse, l’administration Obama n’est sûrement pas mécontente de l’intervention russe dans le guêpier syrien…

N’oublions pas qu’aux États-Unis, l’efficacité des bombardements est largement discutée et que la stratégie américaine est le sujet de vifs débats politiques. Enfin, le soutien de Washington à des groupes islamistes ou clairement se revendiquant d’al-Qaida passe très mal dans l’opinion publique américaine…

Non, finalement les risques de dérapages sont minimes. Par contre, l’armée russe ne va pas faire dans la dentelle et n’ira pas de main morte. Les « dommages collatéraux » sont eux, fort possibles… Aussi, l’espace aérien syrien étant désormais très encombré, le risque de collisions entre appareils russes et de la coalition américaine est important. C’est pourquoi, pour éviter les incidents mais aussi afin de mettre en place une certaine coordination et entretenir le dialogue, des officiers russes rencontrent de plus en plus régulièrement des officiers américains mais aussi israéliens…

Roland Hureaux : John Mac Cain confirme donc que la CIA a formé des djihadistes  car en fait de rebelles syriens il n’y a plus aujourd’hui que des djihadistes. Ils sont composés de deux groupes : Daesh à l’Est et Al Nosra (ex-Al Qaida) à l’Ouest. Quand on vous parle de rebelles modérés – pourquoi pas des  terroristes modérés ! – n’en croyez pas un mot. Daesh et Al Nosra sont pratiquement interchangeables quant à l’idéologie.

Il est vrai que les Occidentaux (surtout les États-Unis et la France) ont essayé d’organiser des stages pour former à l’usage des armes des  rebelles soi-disant démocrates, mais ceux qui se sont présentés étaient  pratiquement  tous des djihadistes camouflés qui, à peine revenus au front, se sont livrés aux pires exactions et ont apporté au djihad les armes qu’on leur avait données.

Le raisonnement des Ruses est simple et difficilement contestable : sur le terrain, il n’y a que le gouvernement syrien et les djihadistes, rien d’autre. Puisque les États-Unis ont engagé une croisade contre Daesh, les Russes les ont pris au pied de la lettre et ils leur disent en quelque sorte « Chiche ! ». Ils se sont portés de manière spectaculaire volontaires pour y participer mais avec la volonté d’aller jusqu’au bout de la démarche, ce qui signifie combattre tous les islamistes, qu’ils se rattachent officiellement à l’État islamique ou pas. Si vous me pardonnez cette expression ils ne veulent pas du coïtus interruptus qui caractérise la guerre faite par l’Occident à Daesh. Que les Russes aient commencé par bombarder des djihadistes autres que Daesh n’est sûrement pas une erreur, d’autant que leur premier objectif est de desserrer l’étau dans lequel est enfermé l’armée syrienne autour de Damas et que dans cette région, Al Nosra est plus présent que Daesh. En même temps, ils envoient un message clair : ils ne laisseront pas tomber le régime d’Assad, lequel a paru ces derniers temps en difficulté.

Dans quelle mesure les actions menées au Moyen-Orient par les principaux acteurs que sont notamment les États-Unis, la Russie, la France, la Turquie, l’Iran ou encore l’Arabie Saoudite sont-elles le reflet de règlements de comptes entre différentes puissances ? Que sait-on de leur stratégie ?

Roland Lombardi : Depuis presque 5 ans et le début des « printemps arabes », la stratégie de l’Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie (soutien aux Frères musulmans et aux groupes islamistes) a échoué partout, en Tunisie, en Libye, en Égypte… En Syrie, Riyad, Doha et Ankara appuient encore al-Qaida, al-Nosra et d’autres mouvements islamistes ainsi que l’ASL qui n’est plus que l’ombre d’elle-même. A terme, avec l’armée russe qui entre à présent dans la danse, leur échec sera consommé et ils n’auront plus qu’à suivre l’évolution de la position des États-Unis vis-à-vis de la stratégie de la Russie que j’ai décrite plus haut.

La France, nous l’avons vu ces derniers jours et afin de dissuader ses partenaires d’accepter les arguments de Moscou, ne peut se contenter à présent que d’une irréaliste campagne internationale, totalement dépassée, de « Assad Bashing » : rapport « César », enquête pénale pour « crimes de guerre » ouverte par le parquet de Paris… Malheureusement, Paris ne compte plus guère dans la région, la France n’est plus écoutée et elle est finalement hors-jeu.

Quant à l’Iran, il est l’allié principal de la Russie en Syrie. Ses troupes spéciales sont très impliquées sur le terrain aux côtés de l’armée du régime et Téhéran tirera sûrement tous les bénéfices d’un éventuel succès militaire et diplomatique russe.

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A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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