« Socialisme » de guerre: la France vend cette année plus d’armes qu’elle n’en achète. À la clé, 18 milliards d’euros de contrats et une 2e place mondiale

. »Socialisme » de guerre: la France vend cette année plus d’armes qu’elle n’en achète. À la clé, 18 milliards d’euros de contrats et une 2e place mondiale..

Commerce : la France fait un carton avec ses armesÉric Trappier, le PDG de Dassault, a livré en juillet le premier Rafale au commandant de l’armée de l’air égyptienne. ©

photo AFP

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Qu’elle paraît lointaine, cette année 1981 où, sitôt élu président, François Mitterrand avait symboliquement fait désarmer les avions lors de sa visite au Salon du Bourget. Las, trois décennies plus tard, c’est peu dire que son héritier « socialiste » affiche moins de complexes à l’heure de dégainer la nouvelle arme fatale du commerce extérieur. Avec déjà plus de 16 milliards d’euros engrangés, la France devrait multiplier par deux son record de l’an dernier. À la clé : sans doute la deuxième place sur le podium des marchands d’armes, loin derrière les États-Unis, mais cette fois devant la Russie et la Chine. 1 Le client est roi? du pétrole Malgré un recul des dépenses militaires dans la plupart des États occidentaux, partout ailleurs les commandes d’armes explosent (+ 15 % entre 2009 et 2013). Mais c’est en Asie, et surtout au Moyen-Orient, que la France fait désormais un carton, là où ont été signés ses cinq plus gros contrats de l’année 2014. À l’image cet automne du Koweït, qui, avec un panier garni de 24 hélicoptères Caracal, d’une poignée de…

1 Le client est roi… du pétrole lance-missiles et de sa lettre d’intention pour une armée de blindés légers Renault Trucks, vient encore d’ajouter 2 milliards supplémentaires dans notre balance commerciale.

Championne des pétromonarchies du Golfe en la matière, l’Arabie saoudite reste aussi le plus gros importateur au monde, et le premier client de l’Hexagone. À ses yeux comme à d’autres dans la région, le « made in France » profite opportunément d’une étiquette « plan B » permettant de prendre ostensiblement ses distances avec les États-Unis. Ainsi, au printemps dernier, l’export de nos 24 premiers Rafale vers l’Égypte reposa en partie sur la rancœur du président-maréchal Sissi envers des Américains ayant eu le malheur de soutenir les Frères musulmans. Pas tout à fait anecdotique non plus, la jalousie entre voisins fait ici aussi les beaux jours de nos industriels. Où l’on se souviendra notamment que, piqués au vif de ne pas avoir été les premiers à voler à bord du Rafale, les Qatariens en commandèrent dans la foulée exactement le même nombre que l’Égypte.

2 Moins de guerres, plus de conflits

Point de cynisme excessif au lendemain des célébrations du 11 Novembre, mais admettons que Paris n’est pas totalement fâché à l’idée de voir ses armes en démonstration quasi quotidienne dans le showroom à ciel ouvert que sont devenus Proche et Moyen-Orient. Et, si l’institut d’études stratégiques Sipri note que le nombre de guerres a tendance à baisser à travers le monde, guérillas et guerres civiles profitent hélas du principe des vases communicants.

Alors, quelle morale dans tout ça ? Certes, la France ne brade pas de mines antipersonnel et signe à tour de bras embargos et autres traités de non-prolifération, mais comment être sûr que ces machines de guerre ne se retourneront pas un jour contre nous ?

D’où cette position un brin schizophrène du délégué CGT de l’usine Nexter de Roanne (Loire), où sont fabriqués les chars d’assaut : « Si sauver 2 000 emplois, c’est 100 000 morts ailleurs, ça n’a pas de sens. Pour nous, les exportations sont légitimes, mais la règle est de ne pas vendre n’importe quoi à n’importe qui. » Secrétaire de la commission de la défense nationale à l’Assemblée, le député Folliot jure en retour que « les procédures de contrôle sont extrêmement strictes » (voir ci-dessous).

3 L’emploi, l’autre nerf de la guerre

À la guerre économique comme à la guerre, et aux armes, citoyens, répond en substance le lobby de l’armement. Force est de reconnaître que ce que beaucoup voient comme un inquiétant signe des temps offre d’abord une bouffée d’air frais et de cash à l’économie française. Selon l’étude d’impact réalisée par le ministère de la Défense, les exportations ont ainsi permis de réduire le déficit commercial de l’ordre de 5 à 8 % entre 2008 et 2013. Sans parler du maintien de quelque 27 500 emplois directs, dont une bonne partie dans cette région Aquitaine associée à la construction du Rafale, de l’hélicoptère Tigre ou encore du missile nucléaire M51.

Mais, derrière les contrats signés en rafale grâce au tant attendu envol à l’export de l’avion Dassault du même nom, certains promettent un champ de bataille industriel moins glorieux qu’il n’y paraît, notamment pour l’artillerie. Notons au passage que la seule entreprise française en lice pour le remplacement du mythique fusil d’assaut Famas vient d’être écartée du marché.

Pour le ministre-VRP Jean-Yves Le Drian, l’année devrait malgré tout se terminer en fanfare militaire. Outre la négociation à 3 milliards d’euros de 50 hélicoptères avec la Pologne, la présence ces jours-ci en Inde du PDG de Dassault laisse espérer la confirmation d’une commande de 36 Rafale. Sans parler des 36 autres proposés aux Émirats arabes unis.

Le cordonnier étant décidément le plus mal chaussé, certains – comme l’ancien général Vincent Desportes – répètent à quel point, à l’inverse, l’armée française n’aurait plus les moyens de ses ambitions, d’appareils cloués au sol en matériel hors d’âge.

Et l’on se dit alors qu’il vaudrait mieux ne pas avoir un jour à faire la guerre face à nos clients…

A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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