Libye : les limites de la théorie de la non-violence de Gene Sharp,par Ahmed Bensaada…

Les limites de la théorie de la non-violence de Gene Sharp par Ahmed Bensaada

Philosophe et politologue américain, Gene Sharp est l’auteur de l’ouvrage « De la dictature à la démocratie », livre de chevet depuis près de deux décennies de tous les activistes du monde non-occidental rêvant de renverser des régimes jugés autocratiques. Ancien professeur émérite à l’université du Massachussetts et chercheur à Harvard, il rédigea la première mouture de son « manuel du parfait dissident » en 1983, version destinée aux opposants birmans de Thaïlande. Actuellement, ce livre est disponible en 25 langues différentes (dont l’arabe) et ce, gratuitement téléchargeable sur Internet [1].
La théorie
Dans cet ouvrage, Gene Sharp décrit les 198 méthodes d’actions non violentes susceptibles d’être utilisées dans les conflits en vue de renverser les régimes en place. Parmi elles, notons la fraternisation avec les forces de l’ordre, les défilés, les funérailles massives en signe de protestation, les messages électroniques de masse, les supports audiovisuels, les actes de prière et les cérémonies religieuses, l’implication dans le nettoyage des places publiques et des endroits qui ont été la scène de manifestations, l’utilisation de slogans forts (comme le « Dégage » ou « Irhal »), des logos (comme le poing fermé), des posters avec les photographies des personnes décédées lors des manifestations et une certaine maîtrise de l’organisation logistique [2].
La mise en pratique
Pour mettre en pratique ses idées, Gene Sharp crée, en 1983, l’Albert Einstein Institution et se fait « aider » par Robert Helvey, un ancien colonel de l’armée américaine, spécialiste de l’action clandestine et doyen de l’École de formation des attachés militaires des ambassades américaines. Considéré par plusieurs observateurs comme un membre actif de la CIA [3], Helvey fut en charge de la formation, entre autres, des jeunes dissidents serbes du mouvement « Otpor » (« Résistance » en serbe) qui a été à l’origine de la chute du régime de Slobodan Milosevic en 2000. Fort de ce succès, ces dissidents fondèrent le « Center for Applied Non Violent Action and Strategies » (CANVAS), sous la direction d’un de leur leader, Srdja Popovic. Ce centre est spécialisé dans la formation à la lutte non violente des révolutionnaires en herbe à travers le monde.
Cette brillante application des théories de Gene Sharp fut suivie par d’autres succès retentissants : Géorgie (2003), Ukraine (2004) et Kirghizistan (2005). C’est ce qu’on a appelé les révolutions colorées à cause des noms avec lesquels elles ont été baptisées : rose, orange, tulipe, etc.
Il a été démontré de manière claire que les révolutions colorées (ainsi que CANVAS) ont été financées par des organismes américains spécialisés dans l’ « exportation de la démocratie ». Ces organismes, subventionnés par l’administration américaine, sont l’United States Agency for International Development (USAID), la National Endowment for Democracy (NED), l’International Republican Institute (IRI), le National Democratic Institute for International Affairs (NDI), et la Freedom House (FH). On peut ajouter à cette liste l’Open Society Institute (OSI), fondation de George Soros, le célèbre milliardaire américain et illustre spéculateur financier [4].
Rappelons, d’autre part, que le conseil d’administration de l’IRI est présidé par le sénateur John McCain, le candidat républicain à la présidentielle américaine de 2008.
Le modus operendi de ces révolutions a été détaillé par plusieurs auteurs et a fait l’objet de reportages très détaillés dont celui de Manon Loizeau [5]. Voici ce que dit, en 2010, Pierre Piccinin, professeur d’histoire et de sciences politiques : « Les « révolutions colorées » […] ont toutes mis en oeuvre la même recette : un groupuscule organisateur est financé par l’étranger et soutenu logistiquement (ordinateurs, abonnements à internet, téléphones portables…). Formé par des professionnels de la révolution, sous le couvert d’ONG sensées promouvoir la démocratie, telle la célèbre Freedom House, il arbore une couleur et un slogan simple. Ensuite, ce groupe crée l’événement, relayé par les médias nationaux et étrangers et mobilise le plus de monde possible : par un militantisme acharné, centré sur la capitale, les manifestations donnent l’impression que la population est majoritairement favorable au changement. La « révolution » éclate alors, à l’occasion d’une échéance électorale dont les résultats sont contestés par cette opposition créée de toutes pièces. Le but : se débarrasser d’un gouvernement hostile et le remplacer par des leaders amis » [6].
Iran 2009 : les prémices du « printemps arabe »
Les évènements qui ont secoué la rue iranienne pendant l’été 2009 ont été riches en enseignements. En effet, le mode opératoire connu et appliqué durant les révolutions colorées s’est enrichi de plusieurs outils d’une efficacité redoutable. Primo, il y a eu l’utilisation méticuleuse des réseaux sociaux pour la mobilisation des activistes iraniens et le drainage instantané d’informations à travers la toile. Twitter, Facebook, Youtube et autres médias sociaux ont enflammé la blogosphère en démontrant leur force de frappe.
Secundo, il y a eu le battage médiatique de l’administration américaine vantant et défendant le droit à l’utilisation des réseaux sociaux par les manifestants iraniens [7]. Cette implication est allée jusqu’à l’intervention directe auprès de certains réseaux sociaux américains pour permettre aux dissidents une utilisation optimale de ces outils. Notons au passage que ce droit « inaliénable » offert au Persans d’utiliser les médias sociaux lors des manifestations n’était même pas octroyé aux citoyens américains [8].
Tertio, il y a eu l’inestimable contribution des médias occidentaux conventionnels majeurs (surtout télévisuels) dans le matraquage médiatique et la diffusion d’informations pour la plupart non vérifiées ainsi que des vidéos de piètre qualité contrastant sévèrement avec les règles éthiques et esthétiques dont semblait éternellement se prévaloir ce type de médias. Ceux-là même qui avaient coutume de se confondre en excuses pour la moindre friture dans la bande sonore ou d’une menue imperfection dans la vidéo ont diffusé en boucle des séquences filmées à l’aide de téléphones portables de qualité telle qu’il était souvent difficile de savoir ce qu’elles représentaient. Très loin des standards professionnels, ce type de documents n’aurait jamais été diffusé s’il s’agissait de la couverture d’un autre évènement.
La diffusion quasi-instantanée de ces « reportages » amateurs et leur abondance soulèvent évidemment la question des relations étroites entre les cyberdissidents iraniens et les dirigeants des médias occidentaux et de leurs accointances. Ces cyberdissidents ont été formés par CANVAS comme l’indique la déclaration de son directeur exécutif, Srdja Popovic : « Nous sommes déjà intervenus auprès des activistes de 37 pays. Il y a eu des succès, comme en Géorgie en 2003 et en Ukraine en 2004, mais aussi des échecs, comme au Zimbabwe, en Biélorussie ou en Iran » [9].
Le « printemps arabe »
L’éclatant succès des révoltes populaires en Tunisie et en Égypte est certainement dû à une application pragmatique des méthodes d’actions non violentes de Gene Sharp. Ce dernier s’est même dit « émerveillé par la révolution égyptienne » [10]..
Les jeunes activistes de ces deux pays (ainsi que ceux de plusieurs autres pays arabes) ont été formés aux nouvelles technologies par les organismes américains d’« exportation de la démocratie ». Ils ont participé à de nombreuses rencontres dont celles organisées par l’ « Alliance of Youth Movements » (AYM) en 2008, 2009 et 2010. Ces conférences ont été commanditées par le Département d’état américain et des compagnies comme Google, Facebook et Youtube. Parmi les prestigieux conférenciers, on pouvait compter Hillary Clinton et Jack Dorsey, le créateur et président de Twitter [11].
Des membres du « mouvement du 6 avril », principale organisation de la dissidence égyptienne ont reconnu avoir été formés par CANVAS durant l’été 2009. D’ailleurs, les militants de ce mouvement ont arboré le logo d’Otpor (le poing fermé) dans les pancartes et les banderoles utilisées durant les manifestations dans les rues du Caire et des autres villes d’Égypte [12].
Il va sans dire que les révoltes populaires dans ces deux pays se sont largement inspirées des expériences des révolutions colorées et de la révolte de la rue iranienne. Elles ont aussi bénéficié du développement des techniques de contournement de la censure étatique, de la géolocalisation des activistes lors de leur arrestation et des transmissions sécurisées des documents audiovisuels permettant de montrer le visage « inhumain » des régimes autocratiques.
Le cas libyen
Ce qui caractérise les révoltes populaires qui ont secoué les rues serbes, géorgiennes, ukrainiennes, kirghizes, iraniennes, tunisiennes et égyptiennes c’est la jeunesse des activistes. Dans les deux derniers cas, les manifestations ont été essentiellement menées et organisées par de jeunes cyberdissidents, férus de nouvelles technologies. En Libye, ce n’est pas du tout le cas.
Pourtant, tout avait commencé par une page Facebook et des appels à manifester pacifiquement comme ce fut le cas en Tunisie et en Égypte. On a vu des jeunes, des manifestations, des slogans et des vidéos bas de gamme. Même le point d’Otpor a été utilisé sur les médias sociaux encadré par un  » Free Libya ». Mais la situation a rapidement dégénéré s’éloignant des méthodes d’actions non violentes théorisées par Gene Sharp. En fait, le cas libyen présente des caractéristiques qui lui sont propres et se distingue nettement du reste des révoltes dont il a été question auparavant.
Premièrement, la jeunesse a rapidement disparu de la scène pour laisser place à des acteurs beaucoup plus à l’aise dans le maniement des kalachnikovs que dans les claviers d’ordinateurs. Trois composantes bien distinctes sont apparues au gré des événements. Tout d’abord, il y a le Front national pour le salut de la Libye (FNSL) formé en 1981 au Soudan par le colonel Jaafar Noumeiri, ancien dictateur de ce pays (1977-1985), et notoirement connu pour avoir été à la solde de la CIA. D’après certaines sources, le FNSL aurait été financé par l’Arabie Saoudite, les services secrets français et la CIA. Ce mouvement politique dissident a tenu son plus récent congrès aux États-Unis, en 2007.
Ensuite, viennent les anciens du régime tel Moustafa Abdeljalil, ancien ministre de la justice de Kadhafi et actuellement Président du Conseil national de transition (CNT). C’est celui-là même qui a confirmé par deux fois la condamnation à mort des infirmières bulgares alors qu’il était Président de la cour d’appel de Tripoli. D’ailleurs, c’est probablement pour le remercier que Kadhafi lui a octroyé le portefeuille de la justice.
Finalement, il y a les combattants islamistes comme ceux du Groupe islamique combattant libyen (GICL). L’un d’entre eux, Abdelhakim Belhadj, a récemment fait la une des journaux lors de la prise de Tripoli. Il fut emprisonné à Guantanamo avec, entre autres, Abou Soufian ben Qumu, un présumé membre d’Al-Qaïda qui, actuellement, est un notable combattant du CNT [13].
Deuxième particularité de la situation libyenne : l’apparition d’un « nouvel ancien » drapeau symbolisant la « révolution ». L’utilisation massive, rapide et généralisée de cet étendard datant de la monarchie anté-khadafiste montre clairement que la révolte libyenne a été préparée longtemps à l’avance et n’attendait que l’occasion propice pour être mise en pratique. Le choix de ce drapeau est d’autant plus étrange que le CNT ne revendique pas le retour à un quelconque régime monarchique.
La troisième particularité, et probablement la plus discordante avec l’esprit d’un « printemps arabe », réside dans le fait que le CNT a fait appel à une ingérence étrangère directe via des institutions transnationales comme l’ONU, l’OTAN ou la Ligue arabe. À noter que c’est cette dernière qui a offert la légitimité aux deux autres. Cet interventionnisme politico-militaire occidental avec un soupçon de « colorant oriental » est vu par plusieurs observateurs comme ayant des relents néocoloniaux. Il est difficile de ne pas leur donner raison au vu du pilonnage massif du pays, de la destruction de ses infrastructures et de la présence de forces spéciales (essentiellement françaises et anglaises) pour guider les frappes aériennes et former les combattants amateurs du CNT [14]. De l’avis de Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français, et même Gérard Longuet, actuel ministre français de la Défense, toutes ces actions ont largement dépassé le cadre donné par la résolution 1973 de l’ONU [15].
En définitive, l’action militaire étrangère en Libye ne s’est pas limitée à protéger des populations civiles, mais à armer, former, aider et favoriser une partie contre une autre. Dans quel but ? Alain Juppé, actuel ministre français des Affaires étrangères, a admis que le rôle proactif de la France dans le dossier Libyen était un « investissement pour l’avenir » : « Quand on m’interroge sur le coût de l’opération, le ministère de la Défense parle de 1 million d’euros par jour, je fais remarquer que c’est aussi un investissement sur l’avenir » [16]. M. Juppé n’a pas précisé de l’avenir de quel pays il s’agissait, mais les journaux nous ont appris que la France avait négocié la part du lion avec le CNT : 35% de tous les contrats pétroliers libyens en guise de récompense pour l’engagement de la France auprès des rebelles libyens [17].
De l’analyse des révoltes du « printemps arabe », deux leçons peuvent être tirées. La première est que les pays occidentaux peuvent contribuer à changer les régimes et les gouvernements arabes avec un risque quasi-nul de pertes humaines et un investissement très rentable. En Libye, par exemple, le nombre de personnes tuées depuis le début du conflit est estimé à environ 50 000 [18] alors que les pertes occidentales sont nulles malgré les dizaines de milliers de frappes aériennes des forces de l’OTAN [19]. D’autre part, Gérard Longuet a mentionné que le coût total de l’opération en Libye pour la France pourrait être estimé à 320 millions d’euros au 30 septembre 2011 [20]. Des broutilles si on compare ces chiffres avec, par exemple, le coût de l’intervention occidentale en Irak et en Afghanistan où les pertes en vies humaines des coalisés et leurs investissements ont été beaucoup plus conséquents. Avec le « printemps arabe », le concept de guerre « low cost » vient d’être inventé. Évidemment, le faible coût est pour les Occidentaux et non pour les Arabes.
La seconde leçon à méditer est que les pays occidentaux peuvent passer, sans états d’âme, d’une approche non-violente à la Gene Sharp à une guerre ouverte sous l’égide de l’ONU avec les moyens militaires de l’OTAN, tout en brandissant, de temps à autres, l’épouvantail de la Cour pénale internationale (CPI).
Mais tout ceci n’est possible qu’avec l’existence, dans les pays arabes, d’un « terreau fertile » à la déstabilisation. Ce terreau est constitué de femmes et d’hommes qui ont perdu confiance en leurs dirigeants dont la pérennité maladive ne laisse entrevoir aucune lueur d’espoir. Pour eux, la fin justifie les moyens.
C’est la réelle ouverture démocratique, la lutte contre la corruption et l’enrichissement illicite ainsi que l’alternance au pouvoir dans le monde arabe qui pourra faire en sorte que ce terreau fertile soit, au contraire, utilisé pour l’édification de sociétés justes et progressistes, participant de manière active à l’essor civilisationnel mondial.
C’est à ce prix que Gene Sharp et ses théories seront relégués aux oubliettes de l’histoire.
Ahmed Bensaada
About Ginette Hess Skandrani
écologiste, membre co-fondatrice des Verts,présidente de « La Pierre et l’Olivier » réseau de solidarité avec le peuple de Palestine, co-fondatrice de la commission d’enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye

A propos Romain de Courcelles

militant communiste courcellois a/conseiller communal proche du PTB
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